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Anciens employés des Bettencourt, ils se souviennent des discrètes visites du candidat Sarkozy.

Le domicile de Liliane Bettencourt à Neuilly sur Seine.

Dans les agendas saisis par les enquêteurs, il était désigné sous des noms de code plutôt transparents: « M. Nicolas », « Nicolas S. », « M. X »… Cet hôte de marque des Bettencourt, c’est Nicolas Sarkozy. Ses discrètes visites au couple de milliardaires dans leur maison de Neuilly-sur-Seine, lors de la campagne présidentielle de 2007, sont au cœur de l’enquête du juge Jean-Michel Gentil. Le magistrat soupçonne ouvertement celui qui était encore ministre de l’intérieur de s’être rendu, à plusieurs reprises, au 18, rue Delabordère, pour obtenir de l’argent.

A défaut d’établir que l’ancien maire de Neuilly a touché directement des fonds, le juge a réuni de nombreux indices attestant au moins sa présence au domicile de Liliane et André Bettencourt (décédé en novembre 2007), en pleine campagne électorale. Il y a par exemple cette mention, dans l’agenda de « Madame », signalant à la date du 24 février 2007 une visite de « Monsieur Nicolas S ». Et puis, ces nombreux témoignages.

Celui de Dominique Gautier, chauffeur de 1994 à 2004, qui a relaté une confidence de l’ex-gouvernante du couple, Nicole Berger, morte en 2008. M. Gautier s’est remémoré, le 8 mars devant le juge: « C’était au téléphone. Mlle Berger m’a dit que M. Sarkozy était venu pour un rendez-vous voir Monsieur et Madame très rapidement et que c’était pour demander des sous. » Dans son souvenir, cette visite dura « un quart d’heure ». « Mlle Berger aurait fait état d’une demande de M. Sarkozy et non pas d’une remise. Est-ce bien cela ? », s’est enquis le juge. « Oui, elle m’a bien parlé d’une demande, a répondu M. Gautier. Elle m’a indiqué que cette visite avait eu lieu le soir et donc avant 20 h 15 car ils passaient à table avant 20 h 15. » Selon le juge, cette scène se situerait entre le 27 mars et le 5 avril 2007, période du dernier séjour de Mlle Berger chez les Bettencourt.

« DANS LE SALON MONET »

Il y a encore les déclarations de l’infirmière de Mme Bettencourt, Henriette Youpatchou, qui s’est souvenue, le 24 octobre 2011, qu’« avant les élections présidentielles », elle avait découvert « sur le planning qui se trouvait en bas dans la cuisine (…) qu’il était mentionné « M. Nicolas » ». Elle pensa qu’il pouvait s’agir du petit-fils de Mme Bettencourt, Nicolas Meyers, mais le majordome Pascal Bonnefoy lui répondit que c’était en fait le « ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy ». « J’ai dit que j’aurais bien aimé prendre une photo mais il m’a dit que ce n’était pas possible parce que les téléphones étaient brouillés et qu’il y avait des tireurs d’élite sur les toits. Il a dit ça en rigolant. » Le 14 mars, M. Bonnefoy s’est souvenu de ce « rendez-vous privé entre André Bettencourt et M. Sarkozy ». « Je crois, a-t-il dit, que la visite était courte car leur temps à tous les deux était compté. » L’entrevue aurait eu lieu « dans le salon Monet ou le salon du fond ». « C’était une visite impromptue. (…) J’étais assez fier qu’il s’agisse de M. Sarkozy », a ajouté le majordome, dont les enregistrements clandestins sont à l’origine de l’affaire.

Ancienne femme de chambre, Dominique Gaspard a, elle, assuré, le 14 novembre 2011, avoir « aperçu » sans doute « avant juillet 2007 » M. Sarkozy « à son arrivée » rue Delabordère. Elle se trouvait alors « dans la lingerie ». « M. Bettencourt qui était déjà très malade l’attendait dans le grand salon qu’on appelle le salon rond », a-t-elle assuré. M. Sarkozy ? « Il était seul, avec son chauffeur bien sûr. » « Avez-vous connaissance de l’objet de cette visite de M. Sarkozy à M. et Mme Bettencourt? Pouvait-il s’agir d’une remise d’argent dans une enveloppe? », a demandé le juge. « Je ne connais pas l’objet de la visite. Mme Bettencourt n’en a pas parlé avec moi », a répondu Mme Gaspard.

« UN RENDEZ-VOUS SPÉCIAL, PEUT-ÊTRE POUR PRÉPARER UNE REMISE D’ARGENT »

Quant à l’ex-comptable, Claire Thibout, questionnée en septembre 2011 sur une remise de fonds à M. Sarkozy, elle a déclaré : « J’ai eu vent de cela », mais a précisé: « On ne m’a pas demandé de remettre de l’argent à M. Nicolas Sarkozy. » Le juge semble par ailleurs donner du crédit à une annotation découverte dans le carnet de François-Marie Banier. Le dandy rapporte à la date du 26 avril 2007 – soit à une période évoquée par plusieurs témoins et divers agendas comme pouvant correspondre à une visite de M. Sarkozy, mais aussi jour où Mme Bettencourt se fit remettre 400 000 euros – des propos tenus par la milliardaire : « De Maistre m’a dit que Sarkozy m’avait encore demandé de l’argent, j’ai dit oui. »

Lors de l’audition le 26 octobre 2011 de Chantal Trovel, une ex-secrétaire, M.Gentil a résumé: « On pourrait en déduire qu’il y a bien eu un rendez-vous le 26 avril 2007 entre M. et Mme Bettencourt et Patrice de Maistre, un rendez-vous spécial, peut-être pour préparer une remise d’argent qui, dans ces conditions, aurait pu avoir lieu le dimanche 29 avril 2007, c’est-à-dire pendant la période des élections présidentielles. » Ce jour-là, M. Sarkozy tenait à partir de 16 heures son grand meeting de l’entre-deux tours à Bercy. Si elle « pense qu’il est venu un dimanche après-midi », Mme Trovel ne peut pas « dire avec certitude » qu’il s’agissait bien du 29 avril.

Source: Le Monde 23 Mai 2012